"Une grosse fève d'épiphanie"
Ma précédente recette ("la galette au goumeau") m'a fait penser à un texte lu adolescente, qui m'avait beaucoup marquée et qui me trotte encore régulièrement en tête! Il s'agit de la fin de "La mort du petit cheval" d'Hervé Bazin. Vous connaissez peut-être "Vipère au poing" (ne serait-ce que par le film qui en a été tiré récemment!), l'histoire de ce petit garçon détesté par sa mère, qu'il surnomme "Folcoche" et qui fera tout pour l'humilier... "La mort du petit cheval" est un roman beaucoup moins connu, alors qu'il s'agit de la suite de "Vipère au poing". Cela raconte la fin de l'adolescence du narrateur, son arrivée dans l'âge adulte... et ses tentatives pour échapper au despotisme d'une enfance mal aimée.... L'extrait que je vous propose en dessous est la toute fin du roman quand le narrateur, marié et tout jeune papa ("la grosse fève" désigne son petit garçon qui vient de naître!) revoit sa mère et réalise qu'enfin une force nouvelle l'habite et lui permet d'estomper l'ombre mauvaise de Folcoche...
La mort du petit cheval
"Par la fenêtre, je la vois s'éloigner, sinueuse, incertaine. Vue de haut, elle donne l'impression de ramper au fond de la rue étroite, interminable comme le sera sa vieillesse. Les deux plumes noires de son chapeau ressemblent vaguement aux appendices de la vipère cornue... Mais que dis-je? Ce symbole est désuet. Va, je n'ai plus besoin de ta race naïve, cher serpent! Un anneau me suffit qui ne doit plus rien aux tiens. J'étreins mieux ce que tu n'étreins pas. Ma force vient d'ailleurs: je n'en suis pas possédé, c'est moi qui la possède. Ma force est là, saine, simplette: une grosse fève d'Epiphanie et une souveraine en tablier qui boit mon sourire avec tant de soif que j'ai envie de crier: La reine boit! la reine boit!
Je sais, cette force n'est pas sans faille et je prévois des jours à j'aurai des absences. Pas des absences de mémoire. Des absences d'oubli. Une voix, qui a ce travers, me soufflera: "A quoi penses-tu?" et je ne répondrai pas. Mais si, malgré moi, je t'évoque, ô ma jeunesse, je ne t'invoquerai plus. Tu ne t'effaces pas, tu t'estompes comme cette femme qui n'est plus qu'un point noir au bout de la rue, qui lutte contre une rafale et qui semble emporter l'hiver avec elle".











