16 juin 2009

Simplicité et perfection en cuisine...

coquelicotsComme promis dans mon post précédent, voilà la belle citation de Curnonsky relevée au restaurant "La table d'Yves":

"En cuisine comme dans les arts, la simplicité est le signe de la perfection et les choses ne sont que lorsqu'elles ont le goût de ce qu'elles sont".

Curnonsky

A méditer!!

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24 mars 2009

"La vie profonde" Anna de Noailles

arbre_8Déjà, déjà, le printemps est là, qui est arrivé, tout doucement, sans se faire remarquer...

Et moi qui l'ai laissé passer, sans un bruit, sans un geste, juste quelques chants d'oiseaux le matin, un parfum, une senteur...

Alors, pour me faire pardonner, que faire de mieux que vous partager ce magnifique poème d'Anna de Noailles et espérer que, tout comme moi, vous vous laisserez porter, et quue vous viendrez le relire, souvent...

La vie profonde

Être dans la nature ainsi qu'un arbre humain,
Étendre ses désirs comme un profond feuillage,
Et sentir, par la nuit paisible et par l'orage,
La sève universelle affluer dans ses mains !

Vivre, avoir les rayons du soleil sur la face,
Boire le sel ardent des embruns et des pleurs,
Et goûter chaudement la joie et la douleur
Qui font une buée humaine dans l'espace !

Sentir, dans son coeur vif, l'air, le feu et le sang
Tourbillonner ainsi que le vent sur la terre.
- S'élever au réel et pencher au mystère,
Être le jour qui monte et l'ombre qui descend.

Comme du pourpre soir aux couleurs de cerise,
Laisser du coeur vermeil couler la flamme et l'eau,
Et comme l'aube claire appuyée au coteau
Avoir l'âme qui rêve, au bord du monde assise...

Anna de Noailles

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24 février 2009

"La plus belle des lumières" J.M.G. Le Clézio

margueritesMes dernières recettes rentrées ("Verrines d'avocat à la vinaigrette de tomates" et "Mini-tartelettes au pistou") m'ont fait prendre conscience d'une grande envie d'été, de soleil, de lumière...!

Alors, si vous êtes dans le même cas que moi, je vous propose de déguster ce texte de Le Clézio, sur cette lumière bien particulière qui nous enveloppe, l'été venu.

"La lumière d'été"

J'aime la plus belle des lumières, chaude, jaune, celle qui apparaît quelquefois l'après-midi sur le mur d'une chambre face au sud. C'est en elle que je voudrais habiter, pendant des jours, des mois, des années. Souple, tiède, vivante, douce, jaune comme la paille, jaune comme la flamme des allumettes, elle entre par la fenêtre ouverte sans que je sache d'où elle vient, de quels sables, de quels champs de maïs ou de blé mur. Elle entre, pareille à une chevelure de femme, elle se met à bouger entre les murs de la chambre, d'un mouvement continu qui emplit de bonheur, d'un seul long mouvement qui se déploie et rebondit sans cesse, la belle lumière chaude, la lumière d'été.

Je la sens venir,elle m'enveloppe comme l'air , mais sans rien qui trouble ou attouche, elle regarde chaque parcelle de ma peau, elle me baigne et m'éclaire. Aucune lumière ne sait faire cela comme elle. Elle, elle est venue de tous les points de l'espace, poudre des soleils et des étoiles, parfum des astres. Lumière du tabac et des genêts, lumière du cuir, lumière de la bière, lumière des fleurs, lumière de la peau blonde et claire, elle supporte tout cela avec elle, comme une rivière qui coulerait sur elle-même.

On n'entend pas son bruit. C'est à l'intérieur des oreilles qu'elle murmure son chant , c'est à l'intérieur du ventre qu'elle fait tourner sa ronde. Lumière de la paix, et il n'y aura jamais d'autre paix, jamais de bonheur plus grand dans le monde. Les guerres, les crimes, les mensonges, la faim, la soif, la souffrance, tout cela s'efface quand cette lumière emplit l'espace. C'est elle que les hommes veulent voir.

J.M.G. Le Clézio, L'inconnu sur la terre

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18 décembre 2008

"La terre est bleue comme une orange"

la_terre_est_bleue Pendant que je cuisinais mon fondant à l'orange, l'autre jour, chantait dans ma tête ce vers d'Eluard que j'affectionne tout particulièrement "La terre est bleue comme une orange". J'ai alors eu envie de relire ce très grand poète qu'est Eluard... et j'en profite pour vous partager ce petit bonheur de lecture! Un peu de surréalisme ne fait pas de mal, n'est-ce pas?

La terre est bleue comme une orange
Jamais une erreur les mots ne mentent pas
Ils ne vous donnent plus à chanter
Au tour des baisers de s’entendre
Les fous et les amours
Elle sa bouche d’alliance
Tous les secrets tous les sourires
Et quels vêtements d’indulgence
À la croire toute nue.

Les guêpes fleurissent vert
L’aube se passe autour du cou
Un collier de fenêtres
Des ailes couvrent les feuilles
Tu as toutes les joies solaires
Tout le soleil sur la terre
Sur les chemins de ta beauté.


Paul ELUARD, L'Amour la poésie (1929)

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03 décembre 2008

Calendrier de l'Avent... et orange de Noël!

Avec quelques jours de retard, je vous souhaite à tous un bonne entrée dans l'Avent, ce temps offert comme une parenthèse de joie et de lumière, une marche vers la grande fête de Noël!

Je vous souhaite un temps qui ne soit pas qu'une course effrénée vers les grands (ou petits!) magasins, une galopade d'angoisse entre menus à élaborer et cadeau pour l'arrière-grand-tante à trouver!

Mais au contraire, un temps privilégié pour admirer lumières et sapins, un temps donné pour penser aux autres, un temps pour s'émerveiller, un temps pour regarder autour de soi et voir ceux qu'on ne voit pas toujours à l'ordinaire...

... Un temps pour vivre!...

Calendrier_de_l_Avent

... Le temps file bien vite, pour nous, les "grands", mais ce n'est visiblement pas la perception de mes petits Bouts qui piaffent d'impatience devant leur calendrier de l'Avent: encore tous ces jours à attendre Noël!!! ("Dis, Maman, si on ouvrait 2 petites boites par jour, est-ce que Noël viendrait plus vite" demande Poussinette, maligne et gourmande!).

J'ai trouvé l'idée de ce calendrier chez "Loisirs et création": j'ai acheté un support en contre-plaqué, de la peinture verte et dorée. Puis je me suis amusée à décorer 24 petites boîtes avec ce qui me tombait sous la main (bouts de feutrine, serviettes en papier et "vernis colle", pommes de pain ramassées dans la colline et peintes, petites épingles à linge,....!) et les ai collées après les avoir garnies de petites gourmandises. Tous les jours, c'est la joie à l'heure d'ouvrir une petite boîte!

Heureux enfants!...

Et puis, hier soir, comme un contre-point à toutes ces belles choses qui les font rêver dans les magazines et qui bientôt garniront leurs chaussures, je leur ai lu ce magnifique texte de Jean Guéhénno... Je vous le partage aussi...

L'orange de Noël

Le soir de Noël, quand j’avais huit ans, je courais, quelques sous en main donnés par ma mère, à la rencontre d'une épicerie. Mon trésor ne devait payer que la plus belle orange. Je bondissais chez Fichepoil, courais chez Ealet, revenais encore chez Fichepoil. Qui dira ce que peut être dans un enfant l'intensité du désir et sa certitude de toucher bientôt au bonheur ? C'est ce désir et cette certitude qui ne doivent pas être trompés, et un Dieu naissait cette nuit-là précisément pour les combler.

Je revenais un peu avant minuit portant dans une main une admirable orange enveloppée d'un papier de soie, dans l'autre un sac de chocolats à faveur rose. La distribution de chocolats, la messe de minuit, la visite à la crèche, puis la fête qui s'éteint.

Je regardais ma belle orange, ajoute-t -il. Et voici ce qui, rituellement, arrivait : ma mère la tirait de son papier de soie ; tous deux nous en admirions la grosseur, la rondeur, l'éclat ; je prenais dans le buffet un de ces beaux verres à pied en cristal qu'on achetait alors dans les foires (...), je le renversais, le mettais à droite, au bout de la cheminée, et ma mère posait dessus la belle orange. La pomme d'or prenait ainsi sa place parmi tous nos fétiches(...).

Pendant des mois, elle nous assurait par ses belles couleurs que le bonheur et la beauté étaient de ce monde. Quelquefois je la palpais, je la tâtais. Il m'arrivait d'insinuer qu'elle serait bientôt mûre.
- Attendons encore ! répondait ma mère. Quand nous l'aurons mangée, qu'est~ce qui nous restera ?
Nous attendions.

En avril ou mai, il fallait la jeter, parce qu'elle était gâtée. Je n'ai pas de souvenir d'avoir jamais mangé l'orange de Noël. Triste fin pour cet objet de désir et de convoitise !

... toujours, dans ma pensée, la nuit de Noël devra sa grandeur à ces souvenirs que j'ai rapportés, et il m'arrive encore de songer au bonheur comme à une belle orange de Noël qu'il faudrait partager entre tous les hommes pour que réellement ils la mangent.

Jean Guéhenno (Académie Française)

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01 décembre 2008

"Aller aux mûres " Philippe Delerm

L'odeur de la confiture de mûres glissée dans les macarons (voir ici, recette des macarons!) de la semaine dernière m'a rappelé de bien beaux souvenirs d'enfance: par un dimanche ensoleillé et encore doux, on "partait aux mûres". Armés de seaux, de chapeaux, d'envies et de gourmandise, on partait, à travers la campagne cueillir ces fruits à la chair violacée et sucrée... Il fallait faire attention à ne pas se piquer, choisir les plus grosses, remplir patiemment les seaux emmenés... A la fin de la journée, allez savoir pourquoi!, on se retrouvait toujours barbouillés de rouge et de violet, les mains collantes, mais l'estomac bien rempli! Et le soir, c'était la bonne odeur de la confiture qui envahissait toute la maison, promesse de petits déjeuners parfumés, douce odeur de l'automne commençant pour nous accompagner tout au long des saisons...

Mais, bien mieux que moi, Philippe Delerm a merveilleusement su décrire ces journées de cuillette: je vous laisse en sa compagnie!

Aller aux mûres

C’est une balade à faire avec de vieux amis, à la fin de l’été. C’est presque la rentrée, dans quelques jours tout va recommencer ; alors c’est bon, cette dernière flânerie qui sent déjà septembre. On n’a pas eu besoin de s’inviter, de déjeuner ensemble. Juste un coup de télé­phone, au début du dimanche après-midi :

— Vous viendriez cueillir des mûres ? 

— C’est drôle, on allait justement vous le proposer ! 

On s’en revient toujours au même endroit, le long de la petite route, à l’orée du bois. Chaque année, les ronciers deviennent plus touffus, plus impénétrables. Les feuilles ont ce vert mat, profond, les tiges et les épines cette nuance lie-de-vin qui semblent les couleurs mêmes du papier vergé avec lequel on couvre livres et cahiers. 

Chacun s’est muni d’une boîte en plastique où les baies ne s’écraseront pas. On commence à cueillir sans trop de frénésie, sans trop de discipline. Deux ou trois pots de confi­tures suffiront, aussitôt dégustés aux petits déjeuners d’automne. Mais le meilleur plaisir est celui du sorbet. Un sorbet à la mûre consommé le soir même, une douceur glacée où dort tout le dernier soleil fourré de fraî­cheur sombre. 

Les mûres sont petites, noir brillant. Mais on préfère goûter en cueillant celles qui gardent encore quelques grains rouges, un goût acidulé. On a vite les mains tachées de noir. On les essuie tant bien que mal sur les herbes blondes. En lisière du bois, les fougères se font rousses, et pleuvent en crosses recour­bées au-dessus des perles mauves de bruyère. On parle de tout et de rien. Les enfants se font graves, évoquent leur peur ou leur désir d’avoir tel ou tel prof. Car ce sont les enfants qui mènent la rentrée, et le sentier des mûres a le goût de l’école. La route est toute douce, à peine vallonnée : c’est une route pour causer. Entre deux averses, la lumière avivée se donne encore chaude. On a cueilli les mûres, on a cueilli l’été. Dans le petit virage aux noisetiers, on glisse vers l’automne.

Philippe Delerm, La première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules

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18 novembre 2008

"Eïa pour le Kaïlcédrat royal!"

Voici un magnifique texte que je voulais vous partager pour illustrer mon post précédent: l'ananas caramélisé sur sirop miel-orange. Nous avons beaucoup entendu parler d'Aimé Césaire ces derniers temps, et, pour moi, il s'agit d'un auteur incontournable, puissant, épique. Ce texte retentit d'une force incroyable...

Eïa pour le Kaïlcédrat royal!

ô lumière amicale
ô fraîche source de la lumière
ceux qui n'ont inventé ni la poudre ni la boussole
ceux qui n'ont jamais su dompter la vapeur ni l'électricité
ceux qui n'ont exploré ni les mers ni le ciel
mais ceux sans qui la terre ne serait pas la terre
gibbosité d'autant plus bienfaisante que la terre déserte
davantage la terre
silo où se préserve et mûrit ce que la terre a de plus terre
ma négritude n'est pas une pierre, sa surdité ruée contre la clameur du jour
ma négritude n'est pas une taie d'eau morte sur l'œil mort de la terre
ma négritude n'est ni une tour ni une cathédrale

elle plonge dans la chair rouge du sol
elle plonge dans la chair ardente du ciel
elle troue l'accablement opaque de sa droite patience.
 
Eia pour le Kaïlcédrat royal !
Eia pour ceux qui n'ont jamais rien inventé
pour ceux qui n'ont jamais rien exploré
pour ceux qui n'ont jamais rien dompté
 
mais ils s'abandonnent, saisis, à l'essence de toute chose
ignorants des surfaces mais saisis par le mouvement de toute chose
insoucieux de dompter, mais jouant le jeu du monde
véritablement les fils aînés du monde
poreux à tous les souffles du monde
aire fraternelle de tous les souffles du monde
lit sans drain de toutes les eaux du monde
étincelle du feu sacré du monde
chair de la chair du monde palpitant du mouvement même du monde !

Aimé Césaire, Cahier d'un retour au pays natal


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13 novembre 2008

"Il pleut" de Francis Carco

Voilà longtemps que je ne vous ai plus partagé de mes petits bonheurs littéraires... Et pourtant, il y a un poème de Francis Carco auquel j'ai beaucoup pensé ces derniers jours, quand la pluie tambourinait à nos fenêtres, nous obligeant à vivre d'intérieur et de quiétude... Je vous le dédie, à vous tous bloqués chez vous par les gouttes de pluie, pour transformer un sombre dimanche pluvieux en un merveilleux après-midi amoureux!

Il pleut

Il pleut — c’est merveilleux. Je t’aime.
Nous resterons à la maison :
Rien ne nous plaît plus que nous-mêmes
Par ce temps d’arrière-saison.

Il pleut. Les taxis vont et viennent.
On voit rouler les autobus
Et les remorqueurs sur la Seine
Font un bruit... qu’on ne s’entend plus !

C’est merveilleux : il pleut. J’écoute
La pluie dont le crépitement
Heurte la vitre goutte à goutte...
Et tu me souris tendrement.

Je t’aime. Oh ! ce bruit d’eau qui pleure,
Qui sanglote comme un adieu.
Tu vas me quitter tout à l’heure :
On dirait qu’il pleut dans tes yeux.

Francis Carco, Il pleut

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22 octobre 2008

"Il pleut" Raymond Queneau

Aujourd'hui, il pleut, il pleut, il pleut encore! Il faut dire qu'à Marseille nous ne sommes guère habitués à cette eau tombée du ciel ! Ou alors nous connaissons les trombes d'eau qui envahissent les rues de la ville et retiennent les habitants chez eux, au chaud et au sec.

Comme mes enfants me demandaient des chansons sur la pluie (il faut s'occuper par un mercredi pluvieux!), m'est revenu en mémoire ce poème amusant de Queneau (il faut lire Queneau au moins une fois dans sa vie, ce jongleur de mots, ce poète du quotidien, qui rend à chaque chose quotidienne une place décalée dans la vie de tous les jours). Je vous le livre pour vous faire sourire de l'autre côté de l'écran et vous faire entendre - si vous prenez le temps de le lire à haute voix! - le bruit des gouttes d'eau, calmes et plates au début du poème, puis rapides et saccadées ensuite, par la simple rythmique des mots (il est trop fort, je vous le dis!!).

Il pleut

Averse averse averse averse averse averse

pluie ô pluie ô pluie ô ! ô pluie ô pluie ô pluie !

gouttes d’eau gouttes d’eau gouttes d’eau gouttes d’eau

parapluie ô parapluie ô paraverse ô !

paragouttes d’eau paragouttes d’eau de pluie

capuchons pèlerines et imperméables

que la pluie est humide et que l’eau mouille et mouille !

mouille l’eau mouille l’eau mouille l’eau mouille l’eau

et que c’est agréable agréable agréable !

d’avoir les pieds mouillés et les cheveux humides

tout humides d’averse et de pluie et de gouttes

d’eau de pluie et d’averse et sans un paragoutte

pour protéger les pieds et les cheveux mouillés

qui ne vont plus friser qui ne vont plus friser

à cause de l’averse à cause de la pluie

à cause de l’averse et des gouttes de pluie

des gouttes d’eau de pluie et des gouttes d’averse

cheveux désarçonnés cheveux sans parapluie

Raymond Queneau, Les ziaux

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13 octobre 2008

"Désert" de J.M.G. Le Clézio

En fin de semaine dernière, grande nouvelle: Le Clezio reçoit le prix Nobel de littérature! Et voilà que grandit en moi le désir de retourner lire cet auteur fabuleux, qui par la simple force de sa plume et de sa poésie, m'a fait voyager si souvent à travers le vaste monde... Merci, Monsieur Le Clezio, pour tout ce rêve donné à travers les pages de vos romans!

Pour tous ceux d'entre vous qui aiment Le Clezio, voici un petit extrait, très connu certes, de Désert... Et pour tous ceux qui ne connaissent pas encore cet auteur, je ne peux que vous conseiller de vous précipiter à la bibliothèque la plus proche pour de belles heures de voyage en perspective!

"Ils sont apparus, comme dans un rêve, au sommet de la dune, à demi cachés par la brume de sable que leurs pieds soulevaient. Lentement ils sont descendus dans la vallée, en suivant la piste presque invisible. En tête de la caravane, il y avait les hommes, enveloppés dans leurs manteaux de laine, leurs visages masqués par le voile bleu. Avec eux marchaient deux ou trois dromadaires, puis les chèvres et les moutons harcelés par les jeunes garçons. Les femmes fermaient la marche. C’étaient des silhouettes alourdies, encombrées par les lourds manteaux, et la peau de leurs bras et de leurs fronts semblait encore plus sombre dans les voiles d’indigo.

Ils marchaient sans bruit dans le sable, lentement, sans regarder où ils allaient. Le vent soufflait continûment, le vent du désert, chaud le jour, froid la nuit. Le sable fuyait autour d’eux, entre les pattes des chameaux, fouettait le visage des femmes qui rabattaient la toile bleue sur leurs yeux. Les jeunes enfants couraient, les bébés pleuraient, enroulés dans la toile bleue sur le dos de leur mère. Les chameaux grommelaient, éternuaient. Personne ne savait où on allait.

Le soleil était encore haut dans le ciel nu, le vent emportait les bruits et les odeurs. La sueur coulait lentement sur le visage des voyageurs, et leur peau sombre avait pris le reflet de l’indigo, sur leurs joues, sur leurs bras, le long de leurs jambes. Les tatouages bleus sur le front des femmes brillaient comme des scarabées. Les yeux noirs, pareils à des gouttes de métal, regardaient à peine l’étendue de sable, cherchaient la trace de la piste entre les vagues des dunes.

Il n’y avait rien d’autre sur la terre, rien, ni personne. Ils étaient nés du désert, aucun autre chemin ne pouvait les conduire. Ils ne disaient rien. Ils ne voulaient rien. Le vent passait sur eux, à travers eux, comme s’il n’y avait personne sur les dunes. Ils marchaient depuis la première aube, sans s’arrêter, la fatigue et la soif les enveloppaient comme une gangue. La sécheresse avait durci leurs lèvres et leur langue. Ma faim les rongeait. Ils n’auraient pas pu parler. Ils étaient devenus, depuis si longtemps, muets comme le désert, pleins de lumière quand le soleil brûle au centre du ciel vide, et glacés de la nuit aux étoiles figées.

Ils continuaient à descendre lentement la pente vers le fond de la vallée, en zigzaguant quand le sable s’éboulait sous leurs pieds. Les hommes choisissaient sans regarder l’endroit où leurs pieds allaient se poser. C’était comme s’ils cheminaient sur des traces invisibles qui les conduisaient vers l’autre bout de la solitude, vers la nuit. Un seul d’entre eux portait un fusil, une carabine à pierre au long canon de bronze noirci. Il la portait sur sa poitrine, serrée entre ses deux bras, le canon dirigé vers le haut comme la hampe d’un drapeau. Ses frères marchaient à côté de lui, enveloppés dans leurs manteaux, un peu courbés en avant sous le poids de leurs fardeaux. Sous leurs manteaux, leurs habits bleus étaient en lambeaux, déchirés par les épines, usés par le sable. Derrière le troupeau exténué, Nour, le fils de l’homme au fusil, marchait devant sa mère et ses sœurs. Son visage était sombre, noirci par le soleil, mais ses yeux brillaient, et la lumière de son regard était presque surnaturelle.

Ils étaient les hommes et les femmes du sable, du vent, de la lumière, de la nuit. Ils étaient apparus, comme dans un rêve, en haut d’une dune, comme s’ils étaient nés du ciel sans nuages, et qu’ils avaient dans leurs membres la dureté de l’espace. Ils portaient avec eux la faim, la soif qui fait saigner les lèvres, le silence dur où luit le soleil, les nuits froides, les lueurs de la Voie lactée, la lune ; ils avaient avec eux leur ombre géante au coucher du soleil, les vagues de sable vierge que leurs orteils écartés touchaient, l’horizon inaccessible. Ils avaient surtout la lumière de leur regard, qui brillait si clairement dans la sclérotique de leurs yeux."

J.M.G. Le Clezio

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