19 octobre 2010

"la chasse aux pommes"

Magritte_pomme  Mon Gâteau rustique aux pommes et à la fleur de sel m'a fait penser à ce texte émouvant de Jean-Jacques Rousseau qui tente, par mille moyens, de dérober des pommes bien appétissantes... Je vous laisse découvrir ce qui lui arriva!

(Illustration: "Ceci n'est pas une pomme" de Magritte)

La chasse aux pommes

Un souvenir qui me fait frémir encore et rire tout à la fois, est celui d'une chasse aux pommes qui me coûta cher. Ces pommes étaient au fond d'une dépense qui, par une jalousie élevée, recevait du jour de la cuisine. Un jour que j'étais seul dans la maison, je montai sur la may pour regarder dans le jardin des Hespérides ce précieux fruit dont je ne pouvais approcher. J'allai chercher la broche pour voir si elle y pourrait atteindre: elle était trop courte. Je l'allongeai par une autre petite broche qui servait pour le menu gibier ; car mon maître aimait la chasse. Je piquai plusieurs fois sans succès ; enfin je sentis avec transport que j'amenais une pomme. Je tirai très doucement : déjà la pomme touchait à la jalousie, j'étais prêt à la saisir. Qui dira ma douleur ? La pomme était trop grosse, elle ne put passer par le trou. Que d'inventions ne mis-je point en usage pour la tirer ! Il fallut trouver des supports pour tenir la broche en état, un couteau assez long pour fendre la pomme, une latte pour la soutenir. A force d'adresse et de temps je parvins à la partager, espérant tirer ensuite les pièces l'une après l'autre : mais à peine furent-elles séparées, qu'elles tombèrent toutes deux dans la dépense. Lecteur pitoyable, partagez mon affliction.

Je ne perdis point courage ; mais j'avais perdu beaucoup de temps. Je craignais d'être surpris ; je renvoie au lendemain une tentative plus heureuse, et je me remets à l'ouvrage tout aussi tranquillement que si je n'avais rien fait, sans songer aux deux témoins indiscrets qui déposaient contre moi dans la dépense. Le lendemain, retrouvant l'occasion belle, je tente un nouvel essai. Je monte sur mes tréteaux, j'allonge la broche, je l'ajuste ; j'étais prêt à piquer... Malheureusement le dragon ne dormait pas : tout à coup la porte de la dépense s'ouvre ; mon maître en sort, croise les bras, me regarde, et me dit: Courage !... La plume me tombe des mains.

Jean-Jacques Rousseau ("Les confessions")

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28 septembre 2010

"La tomate"!

agrigente  Un peu de légèreté pour accompagner ma tarte à la tomate et à la moutarde avec ce petit poème de Charles Dobzynski en guise d'amusement !

(Illustration: une oeuvre éclatante d'un de mes peintres préférés: "Agrigente" de Nicolas de Staël)

La Tomate

Trop timide, la tomate
devient écarlate
quand on lui dit qu’elle est belle.
Un rien l’épate,
elle se dresse sur ses pattes
pour imiter les hirondelles.
Elle rêve d’avoir des ailes,
s’arrondit, se gratte,
se gonfle d’eau, se dilate,
mais à chaque fois ça rate :
aucune plume ne pousse
à son épaule tendre et douce.
La tomate échec et mat,
se résigne, s’acclimate,
mais sous son air ombrageux,
puisque le ciel est paradis perdu,
elle mijote dans son jus
d’aromates,
un songe rouge et nuageux.

Charles Dobzynski

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14 septembre 2010

"Les premières fèves"

V_ron_se  Ma tartine fraîcheur aux fèves m'a fait penser à un texte de Claude Pujade-Renaud: l'auteur parle d'une grand-mère face à son petit-fils et confronte leurs deux visions de l'alimentation... C'est l'occasion pour Eglantine d'un retour nostalgique sur les fèves de son enfance...

(Illustration: Lucrèce, de Véronèse, un de ses plus beaux exemples de maîtrise la couleur verte... le vert Véronèse bien sûr!)

Les premières fèves

Automne 2017. Eglantine a quatre-vingt-quinze ans. Gilles neuf.
- Mais voyons, grandma, il faut réfléchir, et surtout compter, avant de manger!
Gilles désigne ce qu'Eglantine appelle encore, serètement, camembert. Le terme a disparu des emballages, lesquels n'indiquent plus que les composants...
- Si tu prends cette portion, tu vas avoir une surcharge en lipides, compte tenu de ta taille, de ton poids et de ...
-... et de mon âge!
Elle s'en moque de la surcharge lipidique, Eglantine! Elle a fini par s'habituer aux doctes discours de son arrière-petit-fils. Dès la maternelle, il a appris à calculer la composition de chaque aliment. (...) Eglantine refuse d'entrer dans cette obsession. Elle veut encore se souvenir. Le goût et le le langage se nourrissent l'un de l'autre. L'odeur tonique de l'oignon qu'on fait suer - elle chérit ce terme - dans un mélange de beurre et d'huile. Des aubergines: elle prenait plaisir à caresser leur violet lustré, puis, après les avoir coupées en lamelles, les laissait dégorger sous une legère couche de sucre afin d'en adoucir l'âcreté. Au printemps, une fricassée de jeunes asperges mélangées à de petits fonds d'artichauts, quel bonheur! Au printemps également, les premières fèves. Eglantine caressait le duvet blanc qui feutrait l'intérieur de la cosse, puis elle arrosait d'un filet de citron les menus galets d'un si joli vert, et si tendres.

CLaude Pujade-Renaud "Sous les mets les mots"

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06 juillet 2010

"Le pain" de F. Ponge

pain_c_zanne  Depuis longtemps déjà, je voulais vous partager ce texte de Francis Ponge qui, par son écriture si personnelle et si particulière, nous fait entrer au coeur même du pain et de sa substance. Voilà que mon précédent post (Pain aux noix maison)  m'en donne une trop belle occasion pour m'en passer! Alors... bonne lecture!

(Tableau: "Pain et oeufs" de Cézanne)

Le pain

" La surface du pain est merveilleuse d'abord à cause de cette impression quasi panoramique qu'elle donne : comme si l'on avait à sa disposition sous la main les Alpes, le Taurus ou la Cordillère des Andes.

Ainsi donc une masse amorphe en train d'éructer fut glissée pour nous dans le four stellaire, où durcissant elle s'est façonnée en vallées, crêtes, ondulations, crevasses… Et tous ces plans dès lors si nettement articulés, ces dalles minces où la lumière avec application couche ses feux, - sans un regard pour la mollesse ignoble sous-jacente.

Ce lâche et froid sous-sol que l'on nomme la mie a son tissu pareil à celui des éponges : feuilles ou fleurs y sont comme des sœurs siamoises soudées par tous les coudes à la fois. Lorsque le pain rassit ces fleurs fanent et se rétrécissent : elles se détachent alors les unes des autres, et la masse en devient friable…

Mais brisons-la : car le pain doit être dans notre bouche moins objet de respect que de consommation. "

Francis Ponge "Le parti pris des choses"

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10 juin 2010

L'olivier!

C_zanne_3 Mon post précédent (Sablés aux olives et parmesan) évoque immanquablement la Provence et son grand soleil! Jen profite pour vous partager un petit poème de Frédéric Mistral, grand poète provençal s'il en est!, qui chante ici la pérénité de l'olivier et de son fruit, à travers les siècles. Saviez-vous qu'en effet l'olivier est un des plus vieux arbres connus et évoqué dans les premiers textes littéraires? (Bible, Iliade et Odyssée, Virgile,...!) .

(Tableau: "Paysage provençal" de Cézanne)

Car les houles des siècles,
et leurs tempêtes et leurs horreurs,
en vain mêlent les peuples, effacent les frontières :
la terre maternelle, la Nature ,
nourrit toujours ses fils
du même lait, sa dure mamelle
toujours à l'olivier donnera l'huile fine;

Ame éternellement renaissante,
âme joyeuse et fière et vive,
qui hennis dans le bruit du Rhone et de son vent,
âme des bois pleins d'harmonie
et des calanques pleines de soleil,
de la patrie âme pieuse,
je t'appelle ! incarne-toi dans mes vers provençaux !

Frédéric Mistral

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19 mai 2010

"Heureux qui comme Ulysse"!

Ulysse  Les dés de fêta qui parfumaient mon Velouté de carottes au curry m'ont immanquablement fait penser à ma chère Grèce... (Vous ai-je déjà dit que dans la "vraie vie" (!) je suis  prof de français, mais aussi de latin et de grec?... si, si!!). J'en profite alors pour vous partager le début de ce texte si connu, mais finalement si peu lu, de l'Odyssée, chef-d'oeuvre de l'humanité s'il en est, qui raconte les aventures d'Ulysse et ses compagnons, de retour de la longue guerre de Troie, qui vont, suite à un sacrilège, errer 10 longues années avant de pouvoir rejoindre le rivage d'Ithaque...

(Illustration: "Ulysse et les sirènes", vase grec)

L'odyssée

C'est l'Homme aux mille tours, Muse, qu'il faut me dire, Celui qui tant erra quand, de Troade, il eut pillé la ville sainte, Celui qui visita les cités de tant d'hommes et connut leur esprit, Celui qui, sur les mers, passa par tant d'angoisses, en luttant pour survivre et ramener ses gens.

Homère (traduction de Bérard)

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03 mai 2010

Au printemps...

Constable  Le vert de ma Tarte blettes-roquefort, la fraîche odeur du muguet du 1er mai,... tout cela m'incite à vous confier ce petit poème de Charles Cros tout en légèreté et en finesse...

(Illustration de Constable)

Au printemps...

Au printemps, c'est dans les bois nus
Qu'un jour nous nous sommes connus.

Les bourgeons poussaient vapeur verte.
L'amour fut une découverte.

Grâce aux lilas, grâce aux muguets,
De rêveurs nous devînmes gais.

Sous la glycine et le cytise,
Tous deux seuls, que faut-il qu'on dise ?

Nous n'aurions rien dit, réséda,
Sans ton parfum qui nous aida.

Charles Cros

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15 avril 2010

Les poires confites, selon Nostradamus

Poires_melendez Pour illuster mon précédent article, Fantaisie poires-noisettes, voici un extrait, en ancien français (je sais, cela n'est pas évident à lire, mais tellement plus savoureux en même temps!), de la recette des Poires confites, selon Nostradamus. Prenez le temps de le lire: c'est un moment de pur bonheur!

(Pour illustrer, une nature-morte aux poires de Luiz Melendez)

Pour faire poires confites.
CHAP. XXIIII.

Prenes  des poires des meilleures que se pourront trouver des petites, ou des muscadeles, ou formigoles, bref de celles que lon sçaura selon le pais & region que lon cognoistra plus conformes a conditure : & en prendres la quantite que vous vouldres : & les plumeres, & netoyeres le plus sub-tilement que vous pourres : & si vous cognoisses que le pied soit trop long, vous en couperes un peu : mais il vaut mieulx que le pied soit plustost long que court, pour les prendre mieulx à plaisir : & quand vous les pelleres, quant & quant jettes les dens l'eau fresche, à fin qu'elles ne s'en-noircissent : & quand seront du tout mon-dées, lors vous les feres boullir la ou bon vous semblera avec de bonne eau de fon-taine, ou la milleure que se pourra trou-ver : & les feres boullir jusques à leur par-faite  suffisance, que en les piognant avec une espingle, l'espingle y entre facilement : & quand ainsi seront cuites, vous les oste-res du feu, & les osteres avec une escu-moyre, & les faites refroider dens d'eau claire : &  puis les mettres dessus un linge bien blanc, & bien net : & les laisseres un peu essuyer de soy, & puis quand elles se-ront essuytes, vous les mettres dens quel-que vas de terre bien envernissé, ou dens un pot de verre, & mettres le vas enversé, à fin que s'il y avoit demeuré quelque peu d'eau, qui se feut esgouttée, se puisse mi-eulx esgouter : & puis prendres de succre à suffisance, selon que à l'œil verres qu'il sera besoing, le feres fondre avec autant de eaue que de succre, ou peu ou moins cela n'y sert de rien : & quand il sera fondu,vous le clarifieres, s'il est besoing. (...)

Michel de Nostradamus

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06 avril 2010

Les spécialités de Françoise

adriaen_Coorte_asperges Mes Petits flans d'asperges printaniers m'ont fait penser à la ronde des saisons, et, de fil en aiguille, de pensée en rêverie, je me suis souvenue de ce texte de Proust qui me met l'eau à la bouche à chaque (re)lecture. Le narrateur évoque ici Françoise, personnage haut en couleur et hautement symbolique dans La recherche: chargée de la bonne marche de la maisonnée, Françoise met un point d'honneur à préparer de savoureux repas, guidée par les produits de saison qu'elle veut les meilleurs possibles... On irait bien dîner chez Marcel, n'est-ce pas?!

(Illustration: "Les asperges" d'Adriaen Coorte )

Les spécialités de Françoise

Car au fond permanent d’oeufs, de côtelettes, de pommes de terre, de confitures, de biscuits, qu’elle ne nous annonçait même plus, Françoise ajoutait – selon les travaux des champs et des vergers, le fruit de la marée, les hasards du commerce, les politesses des voisins et son propre génie, et si bien que notre menu, comme ces quatre-feuilles qu’on sculptait au XIIIe siècle au portail des cathédrales, reflétait un peu le rythme des saisons et les épisodes de la vie : une barbue parce que la marchande lui en avait garanti la fraîcheur, une dinde parce qu’elle en avait vu une belle au marché de Roussainville-le-Pin, des cardons à la moelle parce qu’elle ne nous en avait pas encore fait de cette manière-là, un gigot rôti parce que le grand air creuse et qu’il avait bien le temps de descendre d’ici sept heures, des épinards pour changer, des abricots parce que c’était encore une rareté, des groseilles parce que dans quinze jours il n’y en aurait plus, des framboises que M. Swann avait apportées exprès, des cerises, les premières qui vinssent du cerisier du jardin après deux ans qu’il n’en donnait plus, du fromage à la crème que j’aimais bien autrefois, un gâteau aux amandes parce qu’elle l’avait commandé la veille, une brioche parce que c’était notre tour de l’offrir. Quand tout cela était fini, composée expressément pour nous, mais dédiée plus spécialement à mon père qui était amateur, une crème au chocolat, inspiration, attention personnelle de Françoise, nous était offerte, fugitive et légère comme une oeuvre de circonstance où elle avait mis tout son talent.

Marcel Proust (Du côté de chez Swann)

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03 mars 2010

Un lac de chocolat!

Charlie_et_la_chocolaterie  En réalisant mes Sablés à la fleur de sel de Guérande et surtout en croquant dans leur coeur coulant de chocolat, j'ai immédiatement pensé à cet extrait d'un roman de jeunesse que j'avais adoré enfant, au point de le lire de nombreuses fois! Il s'agit du désormais classique "Charlie et la chocolaterie". N'hésitez pas à le lire et à le faire lire à vos enfants! Charlie, un petit garçon miséreux, gagne un concours et est invité avec d'autres enfants dans la mystérieuse chocolaterie de Willy Wonka, où personne n'a jamais mis les pieds... Dégustations savoureuses, péripéties chocolatées, situations cocasses,... ce roman se dévore de bout en bout!

(J'ai vu le film réalisé voilà quelques années par Tim Burton: très bon film, mais, à mon avis, rien ne vaudra jamais l'imagination d'un enfant qui rêve toutes ces scènes au fil des pages du livre... N"hésitez donc pas à le lire d'abord... quitte à confronter après votre imagination aux images du film...!!)

(Illustration: première de couverture de l'édition Folio)

Un lac de chocolat

"Le prince Pondichéry écrivit à Mr Willy Wonka, dit grand-papa Joe, pour lui demander de venir d'urgence en Inde, afin de lui bâtir un immense palais tout en chocolat.

  - Et Monsieur Wonka l'a-t-il bâti, grand-papa ?
- Il l'a bâti. Et quel palais ! Il avait une centaine de chambres et tout y était en chocolat, tantôt clair, tantôt sombre ! Les briques étaient en chocolat, le ciment qui les faisait tenir était en chocolat, les fenêtres étaient en chocolat et tous les plafonds étaient faits de chocolat ; ainsi que les tapis, les tableaux, les meubles et les lits ; et quand on ouvrait les robinets de la salle de bain, il en coulait du chocolat chaud.

  "Lorsque tout fut terminé, Mr Wonka dit au prince Pondichéry:" Mais je vous préviens, tout cela risque de ne pas durer longtemps, vous feriez donc mieux de le manger sans trop attendre"
"Insensé! hurla le prince. Je ne mangerai pas mon palais ! je ne grignoterai même pas l'escalier, je ne lécherai même pas les murs ! Je m'y installerai !"
"Mais naturellement Mr Wonka avait raison, car peu après , il y eut un jour de très grande chaleur. Le soleil cuisait fort et tout le palais se mit à fondre, puis à s'écrouler en douceur, et ce fou de prince qui somnolait dans la salle de séjour se réveilla, flottant au milieu d'un grand lac brun et onctueux, un lac de chocolat."

Roald Dalh

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