26 novembre 2009
"Portrait de Mlle de Chartres"
Mon "Gâteau-princesse" m'a fait penser à ce texte (qui, lui, n'est pas pour les enfants!) de la Princesse de Clèves, superbe roman de Mme de Lafayette, chef-d'oeuvre du classicisme. Admirez la pureté et la fluidité de la prose dans la description de l'héroïne!
Portrait de Mademoiselle de Chartres
Il parut alors une beauté à la cour, qui attira les yeux de tout le monde, et l'on doit croire que c'était une beauté parfaite, puisqu'elle donna de l'admiration dans un lieu où l'on était si accoutumé à voir de belles personnes. Elle était de la même maison que le vidame de Chartres, et une des plus grandes héritières de France. Son père était mort jeune, et l'avait laissée sous la conduite de madame de Chartres, sa femme, dont le bien, la vertu et le mérite étaient extraordinaires. Après avoir perdu son mari, elle avait passé plusieurs années sans revenir à la cour. Pendant cette absence, elle avait donné ses soins à l'éducation de sa fille ; mais elle ne travailla pas seulement à cultiver son esprit et sa beauté ; elle songea aussi à lui donner de la vertu et à la lui rendre aimable. La plupart des mères s'imaginent qu'il suffit de ne parler jamais de galanterie devant les jeunes personnes pour les en éloigner. Madame de Chartres avait une opinion opposée ; elle faisait souvent à sa fille des peintures de l'amour ; elle lui montrait ce qu'il a d'agréable pour la persuader plus aisément sur ce qu'elle lui en apprenait de dangereux ; elle lui contait le peu de sincérité des hommes, leurs tromperies et leur infidélité, les malheurs domestiques où plongent les engagements ; et elle lui faisait voir, d'un autre côté, quelle tranquillité suivait la vie d'une honnête femme, et combien la vertu donnait d'éclat et d'élévation à une personne qui avait de la beauté et de la naissance. Mais elle lui faisait voir aussi combien il était difficile de conserver cette vertu, que par une extrême défiance de soi-même, et par un grand soin de s'attacher à ce qui seul peut faire le bonheur d'une femme, qui est d'aimer son mari et d'en être aimée.
Cette héritière était alors un des grands partis qu'il y eût en France ; et quoiqu'elle fût dans une extrême jeunesse, l'on avait déjà proposé plusieurs mariages. Madame de Chartres, qui était extrêmement glorieuse, ne trouvait presque rien digne de sa fille ; la voyant dans sa seizième année, elle voulut la mener à la cour. Lorsqu'elle arriva, le vidame alla au-devant d'elle ; il fut surpris de la grande beauté de mademoiselle de Chartres, et il en fut surpris avec raison. La blancheur de son teint et ses cheveux blonds lui donnaient un éclat que l'on n'a jamais vu qu'à elle ; tous ses traits étaient réguliers, et son visage et sa personne étaient pleins de grâce et de charmes.
Le lendemain qu'elle fut arrivée, elle alla pour assortir des pierreries chez un Italien qui en trafiquait par tout le monde. Cet homme était venu de Florence avec la reine, et s'était tellement enrichi dans son trafic, que sa maison paraissait plutôt celle d'un grand seigneur que d'un marchand. Comme elle y était, le prince de Clèves y arriva. Il fut tellement surpris de sa beauté, qu'il ne put cacher sa surprise ; et mademoiselle de Chartres ne put s'empêcher de rougir en voyant l'étonnement qu'elle lui avait donné. Elle se remit néanmoins, sans témoigner d'autre attention aux actions de ce prince que celle que la civilité lui devait donner pour un homme tel qu'il paraissait. Monsieur de Clèves la regardait avec admiration, et il ne pouvait comprendre qui était cette belle personne qu'il ne connaissait point. Il voyait bien par son air, et par tout ce qui était à sa suite, qu'elle devait être d'une grande qualité. Sa jeunesse lui faisait croire que c'était une fille ; mais ne lui voyant point de mère, et l'Italien qui ne la connaissait point l'appelant madame, il ne savait que penser, et il la regardait toujours avec étonnement. Il s'aperçut que ses regards l'embarrassaient, contre l'ordinaire des jeunes personnes qui voient toujours avec plaisir l'effet de leur beauté ; il lui parut même qu'il était cause qu'elle avait de l'impatience de s'en aller, et en effet elle sortit assez promptement. Monsieur de Clèves se consola de la perdre de vue, dans l'espérance de savoir qui elle était ; mais il fut bien surpris quand il sut qu'on ne la connaissait point. Il demeura si touché de sa beauté, et de l'air modeste qu'il avait remarqué dans ses actions, qu'on peut dire qu'il conçut pour elle dès ce moment une passion et une estime extraordinaires.
Madame de Lafayette
18 novembre 2009
"La mer secrète"
Mon dernier article ( la Lotte à l'armoricaine) m'a renvoyé au domaine maritime, moi qui ai cette chance immense de voir la mer, infinie, sans cesse ré-inventée, depuis ma fenêtre... Et je n'ai pu m'empêcher de songer à Jules Supervielle, poète que j'affectionne énormément, tant ses vers sont forts, limpides et prégnants... "La mer secrète" est un de mes préférés (après celui sur Marseille, bien évidemment!) et vous verrez comme ces vers vous restent en tête et continuent de chanter, même lorsque vous aurez éteint votre ordinateur... En tous cas, c'est ce que je vous souhaite!
(Tableau de Van Gogh)
La mer secrète
Quand nul ne la regarde,
La mer n’est plus la mer,
Elle est ce que nous sommes
Lorsque nul ne nous voit.
Elle a d’autre poissons,
D’autres vagues aussi.
C’est la mer pour la mer
Et pour ceux qui en rêvent
Comme je fais ici.
Jules Supervielle
12 novembre 2009
"Sous les mets, les mots"
Merci, mon Chéri, pour ce bel ouvrage de Claude Pujade Renaud, dans la jolie collection "Sous les mets, les mots", toute indiquée pour ta blogueuse d'épouse! Je ne résiste donc pas et en partage une des premières pages que j'ai trouvée très belle, avec un joli clin d'oeil en fin de passage pour le titre de mon blog!
(Tableau: Le banquet de Nastagio degli Onesti de Sandro Botticelli)
Les mets et les mots
." - Je suis excédée de ces modes exotiques (...) je préfère les plats bien de chez nous.
- Par exemple?
- Tiens, une vraie purée. Passée à la moulinette, puis au four. Pas trop gratinée, juste dorée. Une purée d'enfance, quoi! Le dessus à peine croûté, et l'intérieur onctueux...
- Je te rappelle que la pomme de terre nous est arrivée d'Amérique du Sud. Du Pérou, je crois bien.
- Bon, alors un haricot de moutopn, mijoté avec oignons, thym et laurier, plus quelques lardons. Voilà un plat de terroir, un plat canaille, non?
- Désolé de te contrarier, les haricots en grain sont aussi originaires du Nouveau Monde.
- Ah! Tu m'agaces! Et bien, même si c'est italien à l'origine, je me rabats sur des spaghettis à la sauce tomates. Faite maison avec une petite carotte en rondelles, histoire d'amadouer l'acidité de la tomate, un brin de céleri, de la sauge et un très mince filet de lait...
- On en peut plus exotique! Les pâtes proviennent de chine et la tomate du Mexique! (...)
- Bon, qu'est-ce que tu veux me prouver?
- Rien, sinon que les mets comme les mots vagabondent, se sédentarisent, empruntent et essaiement. Nomades poreux aux métamorphoses."
Claude Pujad-Renaud
03 novembre 2009
Chanson de la petite pomme!
Ma dernière recette (Pommes confites sur lit meringué, crème anglaise à l'anis vert) m' a fait songer à ce poème amusant de Pierre Gamarra que je vous partage aujourd'hui... à grignoter des yeux en accompagnement de ce superbe tableau de Cézanne!
Une pomme rubiconde
Une pomme rubiconde
Se pavanait, proclamant
Qu’elle était le plus beau
de tous les fruits du monde,
Le plus tendre, le plus charmant,
Le plus sucré, le plus suave,
Ni la mangue, ni l’agave,
Le melon délicieux,
Ni l’ananas, ni l’orange,
Aucun des fruits que l’on mange
Sous l’un ou l’autre des cieux,
Ni la rouge sapotille,
La fraise, ni la myrtille
N’avait sa chair exquise et sa vive couleur.
On ne pourrait jamais lui trouver une soeur.
La brise répandait alentour son arôme
Et sa pourpre éclatait sur le feuillage vert.
- “Oui, c’est vrai, c’est bien vrai!”
dit un tout petit vers
Blotti dans le creux de la pomme.
Pierre GAMARRA
22 octobre 2009
Les noisettes sauvages
Mon dernier article (Cake aux noissettes et au miel de châtaignier) m'a fait songer au beau roman de Robert Sabatier, "Les noisettes sauvages". Olivier, le petit garçon des "Allumettes suédoises", après une année mouvementée chez son oncle et sa tante dans le Paris bourgeois des années 20, découvre le reste de sa famille, campagnarde, dans le village de Saugues. Il y découvrira des valeurs fortes, le sens de la terre et l'affection bourrue de grands-parents... Courez vite lire tout cette saga (5 tomes, je crois?), pleine de vie et d'enthousiasme, qui, de surcroît, nous donne à vivre toute l'ambiance des années 20 à 50!
Ici, je vous partage la fin du roman, quand Olivier, les vacances finies, quitte le village et ceux qu'ila rencontré et appris à aimer...
Les noisettes sauvages
"Au bour de la cour, Olivier se retourna et regarda vers la fenêtre. Ils étaient là, dans une buée, le pépé avec son chapeau rond sur la tête, son foulard au col, son gilet, la mémé devenue fluette. Ils étaient là comme sur une photographie d'autrefois, toute jaunie, toute racornie, et que le temps pouvait effacer.
Alors, Oliver marcha, les épaules fragiles, la tête baissée, dans la rue des Tours-Neuves, en poussant la byciclette. des noisettes boursoouflaient ses poches. Sur son front, autour de son nez, le soleil avait déposé des taches de rousseur. Son corps s'était armé de muscles, son esprit de forces nouvelles, et pourtant des ondes de détresse le traversaient, quelque chose tremblait en lui. Quelqu'un, ou bien le feuillage, ou ses amis, ou le village, ou le temps, murmura: "Au revoir, Olivier..." mais il ne l'entendit pas.
Au bout de la rue, quand il leva le menton, une brise légère rafraîchit ses joures humides.
Robert Sabatier
19 octobre 2009
Marcel Pagnol et ses souvenirs d'enfance
Voilà un moment que je voulais glisser un petit texte de Marcel Pagnol, cet auteur souvent injustement jugé, puisque considéré comme "facile" ou encore "populaire"... Et pourtant que de beautés dans ses textes! Les dialogues de ses pièces de théâtre sont finement ciselés, les répliques fusent, pertinentes et insolentes. Ses romans, "Jean de Florette" et "Manon des sources" portent en eux la force des grandes tragédies... Et quant à ses souvenirs d'enfance, ce sont aussi un peu les miens, pour les avoir lus et relus tant de fois...
Aussi, je profite de mon précédent post ( Mini-cake à la tapenade et au thym) pour vous partager l'incipit de La gloire de mon Père...
Garlaban
Je suis né dans la ville d'Aubagne, sous le Garlaban couronné de chèvres, au temps des derniers chevriers.
Garlaban, c'est une énorme tour de roches bleues, plantée au bord du Plan de l'Aigle, cet immense plateau rocheux qui domine la verte vallée de l'Huveaune.
La tour est un peu plus large que haute : mais comme elle sort du rocher à six cents mètres d'altitude, elle monte très haut dans le ciel de Provence, et parfois un nuage blanc du mois de juillet vient s'y reposer un moment.
Ce n'est donc pas une montagne, mais ce n'est plus une colline : c'est Garlaban.
Marcel Pagnol
12 octobre 2009
William Boyd et les tomates
Le journaliste et écrivain William Boyd, écossais d'origine, partage son temps entre son pays natal et la France pour laquelle il a eu un véritable coup de coeur. Dans son dernier ouvrage, "Bambou", il reprend certains de ses nombreux textes écrits au fil des ans sur son pays d'adoption. En lisant son passage sur les "tomates", j'ai pensé à ma salade aux trois tomates... et je vous partage alors ses réflexions sur ce fruit... visiblement bien lié à la France pour lui!
("Nature morte" de Nicolas de Staël, peintre que j'affectionne beaucoup).
"Dans notre potager, nous faisons couramment pousser entre quinze et vingt variétés de tomates. En juillet et août, je déguste une très goûteuse salade de tomates au moins une fois par jour - salade composée de tomates brunes, pourpres, jaunes, vertes et orange autant que les rouges habituelles. Du coup, je trouve presque impossible d'en manger en Angleterre. Résultat: s'il existe un fruit que j'associe particulièrement à ma vie en France, c'est bien la tomate."
William Boyd
28 septembre 2009
Rotondité et amour...
La douceur des courbes du melon ( voir les Verrines de melon en gelée de muscat) qui m'émeut toujours m'a fait penser à cette magnifique phrase de René Char (une des plus grands poètes, pour moi!):
"Ne te courbe que pour aimer."
René CHAR
A méditer!...
21 septembre 2009
Pour les gourmands...
Pour les gourmands qui aiment saliver et rêver devant de belles descriptions goûteuses, voici un extrait des bonnes choses que pouvait mijoter Françoise, cuisinière chez le narrateur de La recherche... Un peu de Proust pour nous ouvrir l'appétit en ce lundi... et, en accompagnement, un beau portrait gourmand d'Arcimboldo!
Car au fond permanent d’oeufs, de côtelettes, de pommes de terre, de confitures, de biscuits, qu’elle ne nous annonçait même plus, Françoise ajoutait – selon les travaux des champs et des vergers, le fruit de la marée, les hasards du commerce, les politesses des voisins et son propre génie, et si bien que notre menu, comme ces quatre-feuilles qu’on sculptait au XIIIe siècle au portail des cathédrales, reflétait un peu le rythme des saisons et les épisodes de la vie : une barbue parce que la marchande lui en avait garanti la fraîcheur, une dinde parce qu’elle en avait vu une belle au marché de Roussainville-le-Pin, des cardons à la moelle parce qu’elle ne nous en avait pas encore fait de cette manière-là, un gigot rôti parce que le grand air creuse et qu’il avait bien le temps de descendre d’ici sept heures, des épinards pour changer, des abricots parce que c’était encore une rareté, des groseilles parce que dans quinze jours il n’y en aurait plus, des framboises que M. Swann avait apportées exprès, des cerises, les premières qui vinssent du cerisier du jardin après deux ans qu’il n’en donnait plus, du fromage à la crème que j’aimais bien autrefois, un gâteau aux amandes parce qu’elle l’avait commandé la veille, une brioche parce que c’était notre tour de l’offrir. Quand tout cela était fini, composée expressément pour nous, mais dédiée plus spécialement à mon père qui était amateur, une crème au chocolat, inspiration, attention personnelle de Françoise, nous était offerte, fugitive et légère comme une oeuvre de circonstance où elle avait mis tout son talent.
Marcel Proust
14 septembre 2009
A propos de rose...
Mon post précédent (framboises gourmandes sur nid de meringues roses) m'a évidemment fait songer à Ronsard et son si connu, mais si beau!, poème sur le temps qui passe...
Mignonne, allons voir si la rose
Mignonne, allons voir si la rose
Qui ce matin avoit desclose
Sa robe de pourpre au Soleil,
A point perdu ceste vesprée
Les plis de sa robe pourprée,
Et son teint au vostre pareil.
Las ! voyez comme en peu d'espace,
Mignonne, elle a dessus la place
Las ! las ses beautez laissé cheoir !
Ô vrayment marastre Nature,
Puis qu'une telle fleur ne dure
Que du matin jusques au soir !
Donc, si vous me croyez, mignonne,
Tandis que vostre âge fleuronne
En sa plus verte nouveauté,
Cueillez, cueillez vostre jeunesse :
Comme à ceste fleur la vieillesse
Fera ternir vostre beauté.
